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Open RAN : révolution ou illusion ? L'état réel du déploiement en 2026

L'Open RAN promet de casser les silos propriétaires Nokia/Ericsson/Huawei. Mais les déploiements tardent. Analyse technique du RIC, des interfaces ouvertes, et retours terrain de Rakuten, Vodafone et Dish.

Takwa Sebai
Takwa Sebai
Fondatrice & CEO, HiCellTek
28 mars 2026 · 9 min de lecture

Nokia et Ericsson contrôlent environ 45 % du marché RAN mondial. Ajoutez Huawei, et trois vendeurs dictent les prix, les roadmaps et les cycles de mise à jour de la quasi-totalité des réseaux mobiles de la planète. Les opérateurs le savent. Certains ont décidé que cela devait changer.

L’Open RAN — ou O-RAN — est leur réponse. Pas un produit. Pas un vendeur. Une architecture. Et en 2026, après six ans de promesses, de pilotes et de débats acerbes, il est temps de faire le bilan : l’O-RAN est-il une révolution technique ou une illusion industrielle bien marketée ?

Ce que l’O-RAN change réellement

La désagrégation de la station de base

Dans un réseau RAN traditionnel, la station de base (eNB en 4G, gNB en 5G) est un bloc monolithique. Un seul vendeur fournit le matériel, le logiciel, les interfaces. Tout est intégré, optimisé, verrouillé.

L’O-RAN Alliance, fondée en 2018 par AT&T, Deutsche Telekom, NTT DOCOMO, Orange et China Mobile, a défini une architecture qui décompose ce bloc en trois entités distinctes :

  • O-RU (Open Radio Unit) : l’antenne et la conversion analogique-numérique. C’est la partie physique, sur le terrain.
  • O-DU (Open Distributed Unit) : le traitement bas niveau du signal (couches PHY haute, MAC, RLC). Souvent déployée en edge, au pied du site ou dans un hub local.
  • O-CU (Open Central Unit) : le traitement haut niveau (PDCP, RRC, SDAP). Peut être centralisée dans un datacenter régional.

Le mot clé est “Open”. Chaque composant peut provenir d’un vendeur différent. L’O-RU de Fujitsu peut fonctionner avec l’O-DU de Mavenir et l’O-CU de Samsung. En théorie.

Les interfaces ouvertes : le vrai sujet

La désagrégation ne vaut rien sans des interfaces standardisées entre les composants. L’O-RAN Alliance en définit plusieurs, mais quatre sont fondamentales :

  • Open Fronthaul (entre O-RU et O-DU) : basé sur eCPRI, c’est l’interface la plus critique. Elle transporte les échantillons IQ entre l’antenne et le traitement numérique. Toute désynchronisation ici dégrade immédiatement les performances radio.
  • F1 (entre O-DU et O-CU) : séparation du plan utilisateur (F1-U) et du plan de contrôle (F1-C). Standardisée par le 3GPP, pas spécifique à l’O-RAN.
  • E2 (entre le RAN et le Near-RT RIC) : permet au contrôleur intelligent d’interagir avec les noeuds RAN en quasi-temps réel. C’est par cette interface que les xApps envoient des politiques de gestion de ressources radio.
  • O1 (management) : interface de gestion et de configuration entre le SMO (Service Management and Orchestration) et les composants RAN. Supervision, alarmes, configuration.
  • A1 (entre Non-RT RIC et Near-RT RIC) : transporte les politiques d’optimisation de haut niveau (enrichissement ML, directives de gestion de trafic) vers le contrôleur temps réel.

Le RIC : le cerveau IA de l’O-RAN

Le RIC (RAN Intelligent Controller) est probablement l’innovation la plus significative de l’architecture O-RAN. Il n’a pas d’équivalent dans le RAN traditionnel.

Non-RT RIC : la vision stratégique

Le Non-RT RIC opère sur des cycles supérieurs à une seconde. Il héberge des rApps (RAN Applications) qui analysent les données réseau à grande échelle et produisent des politiques d’optimisation. Exemples concrets :

  • Prédiction de charge réseau sur les prochaines heures via des modèles ML entraînés sur les historiques de trafic
  • Optimisation de la consommation énergétique en éteignant des cellules sous-utilisées la nuit
  • Enrichissement des modèles du Near-RT RIC avec des données agrégées

Le Non-RT RIC fait partie du SMO (Service Management and Orchestration). Il communique avec le Near-RT RIC via l’interface A1.

Near-RT RIC : l’exécution tactique

Le Near-RT RIC opère entre 10 ms et 1 s. Il héberge des xApps qui prennent des décisions opérationnelles en quasi-temps réel :

  • Allocation dynamique de ressources radio (scheduling inter-cellules)
  • Gestion de la mobilité (optimisation des handovers)
  • Contrôle d’admission et load balancing

Il interagit avec les noeuds RAN (O-CU et O-DU) via l’interface E2. C’est ici que l’intelligence artificielle appliquée au RAN prend forme concrètement.

L’analogie la plus juste : le Non-RT RIC est le directeur stratégique qui fixe les objectifs. Le Near-RT RIC est le chef d’équipe qui les exécute en temps réel. Les xApps et rApps sont les applications tierces qui apportent l’intelligence, un peu comme un App Store de l’optimisation radio.

Le split 7.2 : pourquoi ce choix technique

Le “split” définit où l’on coupe la chaîne de traitement entre l’O-RU et l’O-DU. Le split 7.2, retenu par l’O-RAN Alliance, place la coupure au niveau de la couche PHY basse :

  • L’O-RU gère : conversion RF, FFT/iFFT, mapping des resource elements, precoding (beamforming). C’est plus qu’un simple émetteur-récepteur.
  • L’O-DU gère : encoding/decoding canal, scrambling, modulation, scheduling MAC.

Pourquoi le 7.2 ? C’est un compromis. Un split plus haut (option 8, par exemple) transmettrait les échantillons IQ bruts sur le fronthaul, ce qui exigerait une bande passante de 25 Gbps par antenne MIMO 4T4R. Intenable économiquement. Le split 7.2 réduit ce débit en déportant une partie du traitement PHY dans l’O-RU, mais au prix d’une O-RU plus complexe et plus chère.

C’est un arbitrage entre bande passante fronthaul et intelligence dans l’antenne. Et cet arbitrage génère encore des débats entre vendeurs.

Les déploiements réels : qui a sauté le pas ?

Rakuten Mobile (Japon) — le pionnier greenfield

Rakuten a lancé en 2020 le premier réseau mobile commercial entièrement cloud-native et O-RAN. Pas de migration depuis un réseau existant : tout a été construit from scratch sur du matériel COTS (Commercial Off-The-Shelf) avec une plateforme logicielle développée par Rakuten Symphony.

Le bilan en 2026 : le réseau fonctionne. Rakuten couvre le Japon avec une architecture 100 % virtualisée. Mais la rentabilité reste un défi. La complexité d’intégration multi-vendeur a été sous-estimée, et Rakuten Symphony, la filiale qui devait vendre la plateforme à d’autres opérateurs, a considérablement réduit ses ambitions internationales.

Dish Network (USA) — le greenfield américain

Dish a obtenu du spectre 5G et a construit un réseau O-RAN from scratch aux Etats-Unis, lancé commercialement en 2023. Architecture cloud-native, AWS comme infrastructure, O-RAN compliant.

Le constat : la couverture progresse lentement. Les défis d’intégration multi-vendeur et les coûts de déploiement greenfield dans un pays de la taille des Etats-Unis ont pesé lourd. Mais Dish a démontré qu’un réseau O-RAN pouvait fonctionner à l’échelle commerciale, ce qui n’était pas acquis.

Vodafone UK — le brownfield en production

Vodafone est le cas le plus intéressant pour les opérateurs historiques. Contrairement à Rakuten et Dish, Vodafone a intégré de l’O-RAN dans un réseau existant (brownfield) au Royaume-Uni, à partir de 2024. Migration progressive, coexistence avec des sites Nokia et Ericsson traditionnels.

Les retours terrain montrent des écarts de performance de 15 à 20 % par rapport aux sites monolithiques dans certaines configurations, notamment sur le throughput en charge. La synchronisation fronthaul entre O-RU et O-DU de vendeurs différents reste un point de vigilance.

1&1 (Allemagne) — l’ambition européenne

1&1 a annoncé un réseau 5G O-RAN greenfield en Allemagne avec Rakuten Symphony comme partenaire technologique. Le projet a connu des retards significatifs. Les difficultés de déploiement, les négociations de roaming et les restructurations de Rakuten Symphony ont ralenti le calendrier initial. En 2026, le réseau est partiellement opérationnel, avec une couverture encore limitée.

Le débat : opérateurs contre équipementiers

Le camp pro-O-RAN

Orange, AT&T, Deutsche Telekom, Vodafone, NTT DOCOMO — les cofondateurs de l’O-RAN Alliance — défendent une vision claire : briser le verrouillage vendeur, stimuler la concurrence, réduire les coûts CAPEX et OPEX à long terme. Deutsche Telekom prépare un déploiement de 30 000 sites O-RAN. AT&T a dépassé 50 % de son trafic sur du matériel open-capable.

Leur argument principal : même si l’O-RAN coûte plus cher à intégrer initialement, l’économie se fait sur le long terme via la mise en concurrence des composants et la flexibilité d’évolution.

Le camp sceptique

Nokia et Ericsson reconnaissent l’O-RAN mais insistent sur les limites. Leur position : la désagrégation crée une complexité d’intégration que les opérateurs sous-estiment. Un RAN monolithique, optimisé de bout en bout par un seul vendeur, offre de meilleures performances et un coût total de possession (TCO) inférieur quand on intègre les coûts d’intégration, de test et de support multi-vendeur.

Ils n’ont pas entièrement tort. L’intégration multi-vendeur est objectivement plus complexe. Mais leur scepticisme est aussi stratégique : l’O-RAN menace directement leur modèle de revenus récurrents.

Les défis techniques réels

Complexité d’intégration

Une spécification ouverte n’est pas une garantie d’interopérabilité. Les tests de plugfest de l’O-RAN Alliance montrent des progrès, mais les implémentations réelles sur le terrain révèlent encore des écarts d’interprétation des spécifications, des problèmes de synchronisation temporelle (PTP/SyncE) et des incompatibilités subtiles dans le scheduling MAC.

Parité de performance

Le throughput sur des configurations O-RAN multi-vendeur reste, dans certains cas, inférieur de 10 à 20 % par rapport aux solutions monolithiques. L’écart se réduit à chaque release, mais il n’a pas encore disparu. Pour les opérateurs qui doivent garantir des SLA stricts, c’est un frein légitime.

Sécurité des interfaces ouvertes

Des interfaces ouvertes signifient une surface d’attaque élargie. Les interfaces E2 et O1, exposées entre des composants potentiellement de vendeurs différents, nécessitent un chiffrement et une authentification robustes. L’ENISA (agence de cybersécurité de l’UE) a publié des recommandations spécifiques pour la sécurisation des déploiements O-RAN en Europe.

Ce que cela change pour les ingénieurs terrain

L’O-RAN redéfinit le profil de compétences des techniciens et ingénieurs RAN. En RAN traditionnel, maîtriser un vendeur (Nokia, Ericsson ou Huawei) suffisait. En O-RAN, il faut :

  • Comprendre l’architecture désagrégée : savoir diagnostiquer si un problème vient de l’O-RU, de l’O-DU, du fronthaul ou du RIC.
  • Maîtriser le troubleshooting multi-vendeur : les logs, les compteurs et les interfaces de diagnostic diffèrent entre composants de vendeurs différents.
  • Connaître les fondamentaux cloud : l’O-DU et l’O-CU tournent sur Kubernetes. Un problème de performance peut venir d’un pod mal dimensionné, pas du logiciel RAN lui-même.
  • Appréhender le RIC : comprendre comment les xApps et rApps influencent le comportement radio pour identifier si une anomalie est causée par un algorithme ML ou par un défaut radio.

Le diagnostic terrain devient plus complexe, mais aussi plus riche intellectuellement. Les outils de test doivent être indépendants du vendeur — mesurer ce que le terminal voit réellement, pas ce qu’un équipementier rapporte dans son OSS.

Le verdict en 2026

L’O-RAN n’est ni une révolution accomplie ni une illusion. C’est une transition industrielle en cours, avec des résultats concrets (Rakuten, Dish, Vodafone UK, Deutsche Telekom) et des limites réelles (intégration, performance, maturité).

La tendance est claire : les opérateurs investissent. Les déploiements se multiplient. Mais le RAN monolithique ne disparaîtra pas demain. La coexistence brownfield/O-RAN sera la norme pendant au moins cinq ans.

Pour les professionnels du réseau, l’O-RAN n’est pas un choix binaire. C’est une compétence à acquérir dès maintenant.


Les termes techniques utilisés dans cet article — RIC, xApps, rApps, split 7.2, eCPRI, fronthaul — sont définis dans notre glossaire technique. Pour approfondir la validation terrain multi-vendeur, consultez notre article dédié aux tests O-RAN.

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Takwa Sebai
Takwa Sebai

Fondatrice HiCellTek. +15 ans dans les télécoms, côté opérateur, côté éditeur, côté terrain. Construit l'outil terrain que les ingénieurs RF méritent.

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